Électrifier l’industrie : transformer les procédés pour réduire l’utilisation de combustibles fossiles

Le 17 juillet 2026, la Commission européenne a présenté son Electrification Action Plan, placé à l’aune d’une ambition affirmée : faire de l’Europe le premier « continent électrifié »[1]. La trajectoire est explicitement esquissée : faire passer la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie de 23 % aujourd’hui à 46 % en 2040. La Commission considère que cette évolution pourrait réduire de 260 milliards d’euros par an les importations européennes de combustibles fossiles à l’horizon 2040[2].

Pour l’industrie, l’enjeu est considérable. Une part importante des usages énergétiques repose encore sur les combustibles fossiles, en particulier pour produire de la chaleur. Or, selon la Commission, 60 % de la demande énergétique industrielle aujourd’hui couverte par des combustibles serait techniquement électrifiable avec les technologies disponibles[3].

Mais ce chiffre soulève une question fondamentale : que signifie concrètement « électrifier » un procédé industriel ?

Car l’enjeu n’est pas simplement de remplacer un brûleur gaz par un équipement électrique. L’électricité ne se substitue pas toujours directement à un combustible : elle peut imposer de repenser la manière dont la chaleur est produite et transférée, dont les réactions sont conduites ou dont les équipements sont pilotés. Si l’électrification ne concerne pas toutes les applications industrielles, il paraît pertinent d’identifier, pour chaque procédé, la combinaison la plus performante entre électrification directe, efficacité énergétique, récupération de chaleur, hybridation, stockage et autres vecteurs énergétiques bas-carbone.

Pour certains usages, la substitution est relativement directe : moteurs électriques, chauffage basse température, chaudières électriques ou pompes à chaleur industrielles. Pour d’autres, elle est beaucoup plus complexe.

La température est un premier critère de choix, mais elle ne suffit pas à déterminer la technologie pertinente. Les pompes à chaleur sont particulièrement intéressantes pour les besoins de basse et moyenne température lorsqu’une source de chaleur valorisable est disponible ; les technologies résistives peuvent couvrir une large gamme de températures ; à plus haute température, l’induction, l’arc électrique ou d’autres technologies de chauffage deviennent pertinentes selon le matériau et le procédé[4].

Entre ces différentes technologies se joue donc une partie essentielle du potentiel réel d’électrification : efficacité énergétique, homogénéité du chauffage, vitesse de montée en température, contrôle des gradients thermiques, cinétique des réactions ou encore qualité du produit final.

Dans certains procédés, l’électrification peut même conduire à modifier profondément le réacteur ou la chaîne de production. La question n’est alors plus de savoir comment remplacer une source de chaleur, mais comment concevoir un procédé optimisé pour une alimentation électrique.

C’est pourquoi le potentiel d’électrification doit être analysé procédé par procédé, et non seulement par secteur industriel.

À l’échelle du système électrique, production et consommation doivent en permanence rester équilibrées. Un procédé industriel électrifié modifie donc potentiellement le profil de demande d’une usine et, par conséquent, ses besoins de puissance et de flexibilité.

Les ordres de grandeur européens donnent la mesure du problème. L’Agence internationale de l’Energie (AIE) estime qu’une électrification massive de la chaleur industrielle pourrait nécessiter environ 600 TWh d’électricité supplémentaire par an en Europe[5]. La Commission estime que l’électrification de la filière sidérurgique pourrait porter sa demande électrique à 165 TWh dès 2030, plus de deux fois son niveau actuel[6].

L’électrification industrielle devient ainsi indissociable de questions de raccordement, de puissance disponible, de flexibilité et de stockage.

Cette contrainte peut également se muer en une opportunité technologique. Un stockage thermique permet par exemple de dissocier la production de chaleur de la consommation instantanée d’électricité. Une usine pourrait ainsi électrifier sa production de chaleur tout en décalant une partie de sa consommation vers les périodes où l’électricité est disponible ou moins coûteuse.

Ces constats ouvrent une question de recherche à l’interface entre procédés industriels et système électrique : comment rendre un procédé flexible sans dégrader sa productivité, sa qualité ou sa stabilité ?

La faisabilité technique ne suffit pas en contexte industriel, puisque le coût relatif de l’électricité et des combustibles reste déterminant pour les acteurs économiques.

La Commission souligne que l’électricité peut aujourd’hui coûter jusqu’à trois fois plus cher que le gaz. Une technologie électrique plus efficace énergétiquement peut donc rester économiquement défavorable si le différentiel de prix entre les deux énergies est trop important.

Cette équation varie fortement selon le procédé. Une pompe à chaleur, qui peut fournir plusieurs unités de chaleur pour une unité d’électricité consommée, n’est pas confrontée au même problème économique qu’un équipement produisant directement de la chaleur à très haute température.

La problématique devient alors celle du coût complet de la transformation : équipement, raccordement, adaptation du procédé, consommation électrique, flexibilité, maintenance et durée de vie. Elle doit être mise en perspective avec les économies de combustibles, le prix du carbone et, plus largement, la valeur stratégique d’une production moins dépendante des énergies fossiles.

Le rapport du député Raphaël Schellenberger, remis au Premier ministre en juillet 2026, apporte un éclairage complémentaire à l’échelle française[7]. Il indique notamment que le taux d’électrification de l’industrie stagne autour de 37 %, pour 97 TWh/an de consommation électrique industrielle[8].

Disposer d’électricité bas-carbone ne suffit pas, il faut également créer les conditions permettant aux industriels d’investir dans les technologies qui permettront de l’utiliser.

Le rapport identifie notamment plusieurs freins importants, parmi lesquels le coût de l’électricité, les raccordements, les délais d’investissement et le financement des technologies d’électrification. Il défend également une approche reposant sur l’hybridation : conserver temporairement des équipements gaz en parallèle des équipements électriques peut permettre de réduire le risque industriel et d’adapter progressivement la consommation électrique.

Cette approche souligne que latransition ne sera probablement ni instantanée ni uniforme. Selon les procédés, elle pourra passer par l’électrification directe, l’hybridation, le stockage thermique ou une transformation complète du procédé.

L’Electrification Action Plan fixe donc une direction politique : doubler la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie européenne d’ici 2040. A l’échelle française, certains obstacles séparent cette ambition de la décision d’investissement, en dépit d’une électricité bas-carbone largement disponible. Dans son plan d’électrification des usages, publié en mars 2026, le gouvernement français estime que les industries liées à l’électrification pourraient représenter jusqu’à 600 000 emplois en France[9].

De nombreux questionnements demeurent pour permettre de concrétiser cette ambition :

Quels procédés peuvent être électrifiés directement ? Lesquels nécessitent une hybridation ? Quelles technologies permettent de produire efficacement de la chaleur à haute température ? Comment maîtriser les transferts thermiques et les cinétiques de réaction ? Comment intégrer stockage et flexibilité sans dégrader la production ? Et comment évaluer la performance technico-économique et environnementale de ces nouvelles configurations ?

L’enjeu de l’électrification industrielle va ainsi au-delà de la simple substitution des électrons aux molécules fossiles. Il s’agit de concevoir une nouvelle génération de procédés industriels capables de tirer pleinement parti d’une électricité bas-carbone, tout en restant performants, compétitifs et flexibles.


[1] https://commission.europa.eu/news-and-media/news/plan-make-europe-first-electro-continent-2026-07-17-0_en?utm

[2] Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions – Electrification Action Planhttps://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/ALL/?uri=COM%3A2026%3A595%3AFIN&utm

[3] https://commission.europa.eu/news-and-media/news/plan-make-europe-first-electro-continent-2026-07-17-0_en?utm

[4] ADEME, Connaître et comprendre les leviers de décarbonation, Novembre 2025, https://agirpourlatransition.ademe.fr/entreprises/conseils/industrie/decarbonation/strategie/leviers

[5] International Energy Agency, Renewables for Industry, Electrification of low-temperature heat and steam, Février 2026, https://iea.blob.core.windows.net/assets/7629a238-e862-47c9-b2d4-2cbd408ad171/RenewablesforIndustryElectrificationoflow-temperatureheatandsteam.pdf

[6] Communication from the Commission to the European Parliament, the Council, the European Economic and Social Committee and the Committee of the Regions – Electrification Action Planhttps://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/ALL/?uri=COM%3A2026%3A595%3AFIN&utm

[7] Electrification de l’industrie : lever les freins à une transition pragmatique, Raphaël Schellenberger, Lettre au Premier Ministre Sébastien Lecornu, https://raphael-schellenberger.fr/electrification-de-lindustrie-lever-les-freins-a-une-transition-pragmatique/

[8] Rapport « Produire en France avec l’énergie de France, de l’avantage électrique à l’avantage industriel », Raphaël Schellenberger, Juin 2026, https://raphael-schellenberger.fr/rapport-sur-lelectrification-des-industries-francaises/

[9] https://www.economie.gouv.fr/actualites/presentation-du-plan-delectrification-des-usages


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